Le plus vieux métier du chien
Figure 1 Le chien de Varron, deux mille ans plus tard : grand, blanc, et l'agneau entre ses pattes.Dessin à l'encre, auteur non identifié. Si vous en connaissez l'origine, écrivez-moi.
Un siècle avant notre ère, l'agronome romain Varron décrit le chien qu'il faut aux troupeaux de brebis. Il le veut grand, avec une voix qui porte et, de préférence, un poil blanc, pour que le berger puisse le distinguer des fauves dans le noir. Il conseille de l'acheter à des bergers, parce qu'il est alors déjà habitué à suivre les troupeaux, de bien le nourrir, sinon la faim le fait déserter, et de compter un chien par berger, davantage si la région est riche en loups ou s'il faut traverser des forêts pour rejoindre les pâturages d'été. Deux mille ans plus tard, presque tout ce texte s'applique encore au Patou.
Seize siècles après Varron, Olivier de Serres sépare les chiens de la maison, qu'il veut de couleur sombre, et les chiens du parc, c'est-à-dire du troupeau, qu'il veut blancs. Il donne deux raisons : les brebis acceptent plus facilement un chien de leur couleur, et le berger qui frappe le loup qui approche du parc, la nuit, ne risque pas de frapper son propre chien. Il ajoute que ce chien porte toujours un gros collier de fer à pointes, parce que c'est à la gorge que le loup attaque en premier. Ce collier, le carlan, est à peu près tout ce qui reste du chien de parc d'autrefois dans les musées de Provence.
D'où vient le chien lui-même, on le sait moins bien qu'on ne l'affirme. La tradition en fait le descendant des grands chiens d'Asie arrivés avec les troupeaux transhumants plusieurs millénaires avant notre ère, et les clubs de race citent volontiers des ossements retrouvés dans les Pyrénées, dont on ne peut pas dire grand-chose. Raymond et Lorna Coppinger, deux biologistes américains qui ont passé leur vie à observer ces chiens au travail, en Italie, en Turquie et dans les Balkans, ont montré que les chiens de protection ont été façonnés par leur métier, bien avant que les clubs de race ne s'en mêlent. Sur les chemins de transhumance, seuls survivaient les chiens assez solides pour faire la route, assez prudents pour ne pas se perdre, et assez attachés aux brebis pour ne pas rester au village quand elles partaient ; parmi eux, ceux que le berger aimait mangeaient mieux et se reproduisaient davantage. Le géographe Xavier de Planhol a établi par ailleurs que cette manière de garder les troupeaux est bien plus ancienne que celle du chien de conduite, qui n'a pu se développer que dans des pays sans prédateurs et n'arrive dans le sud de l'Europe qu'au XVIIIe ou au XIXe siècle. Le chien de conduite, que tout le monde connaît aujourd'hui sous les traits du Border Collie, est donc le plus récent des deux : le chien de protection l'a précédé de plusieurs millénaires.
De berger, il devint roi
Au Moyen Âge, le grand chien blanc quitte parfois la montagne pour les remparts. Gaston Fébus décrit dans son Livre de chasse, vers 1387, les mâtins, ces grands chiens de garde qui protègent les demeures, et un texte de 1407 vante l'utilité des grands chiens des montagnes à la garde du château de Lourdes, aux côtés des soldats ; les clubs de race ajoutent à la liste les châteaux de Foix et de Carcassonne. Qu'on lui confie des brebis ou une forteresse, le chien fait la même chose : il signale ce qui approche, il se place devant, et il ne cède pas le terrain.
L'épisode qui a fait sa légende se passe à l'été 1675. Le Grand Dauphin, fils de Louis XIV, a treize ans et fait une cure à Barèges avec Madame de Maintenon. Il y découvre le chien des bergers, en ramène un au Louvre, et le chien blanc entre à la cour, où Louis XIV lui donne, d'après la tradition que reprennent tous les historiens de la race, le titre de chien royal. Deux ans plus tard, le marquis de Louvois fait à son tour le voyage de Barèges pour en rapporter un. Eugène Byasson résumera l'affaire d'une formule, de berger, il devint roi, en ajoutant que, dès lors, tout propriétaire de château avec un beau parc voulait son Patou.
Le nord et le centre de la France se peuplèrent de chiens pyrénéens pendant que le sud se dépeuplait de ses plus beaux sujets.
La mode passe les frontières. En 1824, La Fayette envoie deux mâles à un ami américain, John Stuart Skinner, qui les décrira dans son livre sur les chiens : ce sont les premiers Patous connus aux États-Unis. Vers le milieu du siècle, la reine Victoria en possède un. Le chien des estives est devenu, dans toute l'Europe des parcs et des châteaux, un chien de prestige.
Un chien qui connaissait tout le monde
Jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle, ce chien fait encore son métier. Byasson, qui a connu les derniers bergers à l'utiliser, le décrit comme un gardien de nuit, puissant et dissuasif, dont les aboiements devaient porter assez loin pour être entendus depuis la cabane, et dont l'attachement aux brebis devait être tel qu'il n'accepterait jamais de s'en séparer. Le berger seul ne suffisait pas face aux loups et aux ours, et c'est pour cela qu'il avait ce chien avec lui ; mais le berger était là, à quelques mètres, et le chien travaillait la nuit sur un troupeau que des hommes menaient le jour, avant de redescendre avec eux à l'automne.
L'hiver, le troupeau redescendait à la ferme, et le chien avec lui, pour faire le même métier dans un autre décor. Là-haut, il avait gardé en pleine autonomie, presque seul, avec un ou deux bergers pour toute compagnie humaine ; en bas, il gardait la même bergerie et les mêmes brebis, mais au milieu d'un village où tout le monde passait devant sa porte. Les historiens de la race le décrivent couché sur le seuil des maisons de bergers, et c'est là que les curistes de Cauterets et les pèlerins de Lourdes l'ont remarqué.
Figure 2 Un berger et son chien au-dessus de la vallée. Le Patou qu'on tient par les pattes n'a rien d'un chien tenu à l'écart des humains.Carte postale des éditions Alix, Toulouse, n° 1078, vers 1930. Collection particulière.
Devant cette porte passaient la famille et les voisins, mais aussi le colporteur qui faisait sa tournée des vallées une ou deux fois par an, le pèlerin, le curiste, autant d'inconnus, souvent venus d'ailleurs, que le chien n'avait pas vus depuis des mois ou ne reverrait jamais. Et pourtant il les laissait passer. On ne trouve aucune trace d'un Patou de village qui aurait fait la loi sur le chemin, et cela s'explique : un chien qui mord les passants, dans une vallée, ne reste pas longtemps en vie, exactement comme ne survivaient pas, d'après les Coppinger, les chiens qui s'en prenaient aux bêtes. Pendant des siècles, le Patou a donc été sélectionné, sans que personne ne l'ait décidé, pour savoir faire la différence entre le colporteur qui passe et le rôdeur qui s'attarde, et cette capacité, il l'apprenait chaque hiver, devant la bergerie, en regardant marcher des centaines de personnes.
Le couple Coppinger décrit la même organisation dans toutes les cultures pastorales anciennes qu'il a étudiées : les chiots naissaient au village ou au campement d'été, près des bêtes, et ils y nouaient des liens à la fois avec le troupeau, avec les humains et avec les autres chiens. Le chien de protection traditionnel n'était pas un chien tenu à l'écart des humains, c'était un chien qui les connaissait tous, et qui, pour cette raison, ne se trompait pas de cible. Le savoir-faire des bergers pyrénéens ne s'est jamais écrit ; il tenait tout entier dans cette organisation de la vie du chien, transmise d'un berger au suivant, et c'est elle qui a disparu.
Un siècle sans emploi
Figure 3 L'ermite du Tourmalet et son chien, au début du XXe siècle. Le Patou est déjà une curiosité que l'on photographie pour les touristes du col.Carte postale, éditeur non identifié, vers 1910. Collection particulière.
Le Patou a perdu son emploi peu à peu, et le tourisme thermal y a contribué avant même que les prédateurs ne s'effacent. Dès le début du XIXe siècle, des voyageurs décrivent dans les Pyrénées des marchés consacrés aux chiens et aux chiots. L'arrondissement d'Argelès, qui comprend Lourdes et Gavarnie, voit défiler des foules de curistes, de pèlerins et de touristes qui remarquent la beauté de l'animal et veulent l'emporter, si bien que les plus beaux sujets partent vers les parcs du nord pendant que ceux qui restent sont croisés au hasard. Byasson situe ensuite vers 1860 le moment où le métier lui-même s'éteint : c'était la garde du troupeau qui obligeait les bergers à conserver ce type de chien, écrit-il, et depuis que l'ours et le loup ont à peu près disparu des Pyrénées, on voit moins l'intérêt de nourrir un chien de cette taille, qui coûte cher. Le loup disparaît de France entre les deux guerres. L'ours se maintient à quelques dizaines d'individus dans les vallées béarnaises, et c'est là, et seulement là, que le Patou continue de garder quelques troupeaux. Partout ailleurs, il descend au village et n'en remonte plus.
C'est dans cet état que Byasson le trouve au début du XXe siècle, et il tire la sonnette d'alarme : les qualités de garde sont en train de se perdre. En 1907, il fonde avec le comte de Bylandt et Théodore Dretzen le Club du chien des Pyrénées à Argelès-Gazost, pendant qu'un second club naît à Lourdes, et en 1923, à Tarbes, Bernard Sénac-Lagrange réunit tout le monde dans la Réunion des amateurs de chiens pyrénéens et fait enregistrer le standard par la Société centrale canine. La race est sauvée, mais pas le métier, et cette perte pèse encore aujourd'hui.
- 1675Le chien du Dauphin
Un Patou de Barèges entre au Louvre. La cour l'adopte, les châteaux l'imitent.
- 1860Plus d'ours, plus de loups
Les bergers cessent de nourrir un chien qui n'a plus rien à garder.
- 1907L'alarme de Byasson
Premier club de race à Argelès-Gazost. On sauve le type, le travail est oublié.
- 1923Le standard
Sénac-Lagrange fonde la RACP. La sélection se fera sur la beauté.
- 1965Belle et Sébastien
Le feuilleton fait du Patou un gros nounours de famille. Trois générations de bergers ne l'ont jamais vu travailler.
- 1983L'Idaho
Un essai américain sur trois races le désigne meilleur chien de protection. La revue Pâtre le relaie en 1984.
- 1992Le loup revient
Deux loups dans le Mercantour. Les premiers chiens sont placés en 1994.
- 1996L'ours revient
Deux ourses slovènes lâchées à Melles, un mâle l'année suivante. Les deux premiers Patous sont placés dans les Pyrénées la même année.
Figure 4 Un siècle et demi sans emploi. Entre le dernier loup et le premier chien replacé, aucun berger en activité n'avait vu un Patou au travail.
Figure 5 Exposition canine, Paris, 1er avril 1933. Le Patou est devenu un chien de concours et le compagnon des enfants, à mille kilomètres de la moindre brebis.Photo Agence Rol, Bibliothèque nationale de France, Gallica.
Pendant tout le siècle qui suit, la Réunion des amateurs de chiens pyrénéens conserve le Patou en le sélectionnant, comme le constate Marc Vincent, uniquement sur la beauté. La guerre manque de l'emporter pour de bon : en 1939, un élevage français confie sept chiens affamés à une Américaine, Mary Crane, en estimant que leur seule chance de survie se trouve aux États-Unis. La même année, en Provence, le poète Joseph d'Arbaud note qu'on ne voit plus trotter sur le flanc des troupeaux les grands chiens de parc au collier à pointes, parce qu'il n'y a plus de loups en montagne. Quand la paix revient, le Patou existe encore, mais en concours et dans les jardins ; élevé en famille, il devient un chien extrêmement attachant, et le feuilleton télévisé Belle et Sébastien, en 1965, fixe pour longtemps son image, celle d'un gros chien doux dévoué à un enfant. Dans les Pyrénées comme en Provence, il ne reste alors, dans la mémoire des bergers, plus rien de ce qu'avait été ce chien au travail, ni un geste, ni une habitude, ni une consigne. Marc Vincent le dit sans détour : le Patou était sorti du monde de l'élevage, même dans le souvenir des plus anciens.
"Le Patou a toujours été élevé loin des hommes, c'est ce qui le rend efficace." C'est l'inverse qui est documenté. Varron veut qu'on l'achète à des bergers qui l'ont déjà habitué à suivre les troupeaux, Byasson le décrit à la garde de nuit sous une cabane habitée, et les historiens de la race le trouvent sur le seuil des maisons. L'idée d'un chien qu'il faudrait tenir à l'écart des humains pour qu'il s'attache aux brebis ne vient pas des Pyrénées ; elle a une date et un lieu de naissance, qui sont ceux du chapitre suivant.
Le retour, en passant par l'Idaho
Dans les années 1970, de l'autre côté de l'Atlantique, l'élevage américain n'a aucune tradition de chien de protection et défend ses troupeaux contre les coyotes au poison et au piège. Raymond et Lorna Coppinger importent alors des chiots d'Italie, de Macédoine et de Turquie et placent, en dix ans, plus d'un millier de chiens dans des exploitations de trente-sept États. Pour réussir dans des parcs immenses, sans berger, chez des éleveurs qui n'ont jamais vu un chien pareil, ils mettent au point une méthode simple et reproductible, qui tient en quelques pages : le chiot est séparé de sa mère et de sa fratrie vers huit semaines, mis avec les brebis, et tenu à l'écart des autres chiens et des humains pendant les mois qui suivent. Cette méthode donne, dans l'Ouest américain, des chiens qui restent avec le troupeau ; elle donne aussi, les auteurs le reconnaissent eux-mêmes, des chiens qui peuvent se montrer agressifs envers les personnes qui approchent, randonneurs compris, parce que leur apparence et leur odeur leur sont inconnues.
Comparée au modèle qu'elle prétend imiter, la méthode montre tout ce qu'elle retire au chiot. Un louveteau grandit dans sa meute au moins deux ans, entouré d'adultes qui le corrigent, le protègent et lui apprennent à mesurer ses réactions ; un chiot de protection, dans le schéma américain, apprend son métier seul, sans adulte de son espèce, sans jeu, sans personne pour lui montrer qu'un inconnu peut passer sans danger. Mathieu Mauriès, qui élève et place des Montagne des Pyrénées depuis plus de vingt-cinq ans, a décrit ce point en détail : un chiot élevé dans l'isolement se construit sur la peur, et devant un usager de la montagne, un chien qui a peur charge. L'attachement au troupeau est réel et indispensable, mais rien n'oblige à priver le chiot de tout le reste pour l'obtenir.
C'est par ce détour que le Patou revient chez lui. En 1983, dans l'Idaho, deux chercheurs du ministère américain de l'agriculture, Jeffrey Green et Roger Woodruff, comparent trois races de chiens de protection sur des troupeaux de parcours, le Komondor hongrois, l'Akbash turc et le Montagne des Pyrénées, et c'est le chien français qui leur donne les meilleurs résultats. L'année suivante, la revue Pâtre rapporte l'expérience, et un technicien de l'Institut technique ovin et caprin, René Schmitt, y voit dès 1985 une réponse à un problème qui n'a encore rien à voir avec le loup, celui des chiens errants qui attaquent les brebis. Le Patou rentre donc dans les Pyrénées comme une technique étrangère, avec le mode d'emploi écrit pour l'Idaho.
Le chien est revenu sans le berger qui savait vivre avec lui.
Le programme de l'Itovic place une centaine de chiens en 1991. En 1992, deux loups sont observés dans le Mercantour ; l'Institut de l'Élevage ouvre un fichier des chiens en activité et l'Association pour la promotion des animaux de protection est créée pour en fournir aux éleveurs. Les premiers sont mis en place dans le Mercantour au printemps 1994. En 1996, deux ourses slovènes sont lâchées à Melles, en Haute-Garonne, un mâle les rejoint l'année suivante, et les deux premiers Patous sont placés la même année sur des troupeaux pyrénéens ; ils sont soixante-dix-neuf en 1999, cinq cents en 2009, et plus de mille dans les Alpes à la même date. Tout cela se fait dans l'urgence, sur des troupeaux déjà attaqués, chez des éleveurs qui, pour reprendre les mots de Marc Vincent, n'étaient pas prêts à accueillir ces animaux atypiques, indépendants, sur lesquels l'homme n'a que peu de pouvoir.
Les conséquences sur le sentier
Les Coppinger eux-mêmes ont fini par l'écrire, avec une lucidité qu'on leur prête rarement : chaque culture d'élevage doit produire ses propres chiens, et il faudrait un système qui reproduise les traditions vieilles de plusieurs siècles. Une chienne de vingt-cinq kilos, racontent-ils, gardait parfaitement les brebis d'une ferme où le public venait chaque jour cueillir ses légumes et où les enfants passaient la main à travers la clôture pour la caresser, alors qu'elle n'aurait servi à rien sur un ranch aux portes de Yellowstone. L'inverse est tout aussi vrai : une méthode conçue pour des parcs où personne ne passe a été appliquée telle quelle sur des estives traversées par des sentiers de grande randonnée, en pleine saison, avec des chiens qui n'avaient jamais vu un usager de la montagne avant d'en croiser mille.
Dans les Pyrénées, la pression n'a fait que monter depuis. L'Ariège compte aujourd'hui autour de quatre-vingts ours, concentrés pour l'essentiel dans le Couserans, qui reste année après année le secteur le plus touché du département ; sur la seule estive d'Arreou, cent vingt-deux brebis ont été tuées à l'été 2025, trois fois plus que l'année précédente, et l'État a dépensé en 2024 quatre millions et demi d'euros pour la cohabitation avec l'ours dans le massif. Les chiens sont au cœur de ce dispositif, et ils y sont entrés avec la méthode décrite plus haut.
Les incidents ont suivi. Pour la seule année 2009 et les seuls départements alpins, un rapport interministériel relève cinquante incidents signalés, cinq accidents graves et quinze plaintes en gendarmerie. Les tribunaux, saisis à plusieurs reprises, ont toujours rejeté l'accusation de divagation, parce que le code rural considère qu'un chien qui protège un troupeau est au travail même loin de son maître, mais ils ont condamné des éleveurs pour morsures et fait euthanasier des chiens. Alain Pécoult, qui présidait alors la Réunion des amateurs de chiens pyrénéens, résumait la situation en disant que le retour des prédateurs représentait pour la race à la fois une chance, puisque sa fonction première revenait à l'ordre du jour, et un risque, parce que trop peu de ceux qui utilisaient ces chiens les connaissaient bien.
La méthode américaine a fait ses preuves là où elle est née, et le lien du chiot au troupeau, qu'elle a mis en lumière, est réel et bien établi. Mais elle a été importée telle quelle dans un pays qui avait eu la sienne et l'avait perdue, et la partie qu'elle ignore, celle où le chien apprend à connaître les humains parce qu'il vit parmi eux, est celle que les bergers pyrénéens maîtrisaient. Dans mon travail auprès des éleveurs et des usagers de la montagne, je constate les conséquences de cette amputation : des chiens excellents avec les brebis et perdus devant tout le reste. Le Patou est resté le même ; le savoir des bergers, lui, a été perdu, puis remplacé par une méthode venue d'ailleurs.
Un savoir-faire à reconstruire
J'ai mis longtemps à comprendre pourquoi les chiens que je rencontre aujourd'hui ressemblent si peu à ceux que décrivent Varron ou Byasson, alors que ce sont les mêmes animaux, avec les mêmes aptitudes. La réponse tient à ce qu'on a cessé de savoir. Quand on place aujourd'hui un chiot au troupeau en lui évitant tout contact humain, on applique de bonne foi une méthode qui a fait ses preuves ailleurs, et on ignore, sans le vouloir, la moitié de ce que les bergers pyrénéens faisaient sans y penser.
Revenir en arrière n'aurait pas de sens : on ne fait pas revivre un savoir-faire par nostalgie, et les estives de 2026, avec leurs milliers de passages, ne sont plus celles de 1860. Mais ce savoir-faire donnait une chose que la méthode importée ne donne pas : un chien qui connaissait les humains, parce qu'il avait grandi au milieu d'eux. C'est ce qui manque aux chiens sur lesquels on me demande d'intervenir. Avec les brebis, ils sont irréprochables. Face aux humains, ils sont démunis, alors qu'au mois d'août, sur une estive traversée par un sentier de grande randonnée, ils en croisent des dizaines chaque jour.
Mon travail, quand je vais voir un chien chez l'éleveur, consiste à reconstruire cette part-là, avec le chien tel qu'il est, l'éleveur tel qu'il travaille et les usagers de la montagne tels qu'ils passent. Cela n'a rien d'une recette, et c'est pour cela que ces articles n'en donnent pas. Ils aident à comprendre le chien, parce qu'on ne peut pas remettre en place ce qu'on n'a pas compris.
Dans le débat public, on parle souvent du chien de protection comme d'un outil posé sur la montagne en 1996 pour faire passer le retour de l'ours. Il y était pourtant deux mille ans avant, dans toutes les montagnes d'Europe où l'ours et le loup n'ont jamais disparu, et il y est encore. Vouloir un paysage complet avec ses grands prédateurs tout en contestant la présence du chien qui garde les troupeaux est un contresens : le Patou a, dans ces vallées, une légitimité aussi ancienne que celle de l'ours qu'il tient à distance. Il mérite au moins qu'on sache d'où il vient.
Thomas Le BlancConsultant en comportement
- Le Patou fait le plus vieux métier du chien. Varron le décrit un siècle avant notre ère ; le chien de conduite n'arrive dans le sud de l'Europe que dix-huit siècles plus tard.
- Il a été chien de roi. Ramené de Barèges au Louvre en 1675, il a peuplé les châteaux, et cette vogue a commencé à vider les vallées de ses meilleurs sujets.
- Il a été façonné par son métier et par les bergers, bien avant les clubs de race. Et ces bergers vivaient avec lui : l'hiver devant la bergerie du village, l'été sous la cabane.
- Il a perdu son emploi au XIXe siècle. On ne l'a sauvé que comme chien de beauté, et le savoir-faire n'a pas été transmis.
- Il est revenu avec une méthode américaine. Elle a été conçue pour des parcs sans berger, où personne ne passe, et une partie des conflits actuels vient de là.
- Varron, De l'agriculture, livre II, Ier siècle avant notre ère ; Olivier de Serres, Le Théâtre d'agriculture et mesnage des champs, 1600, chapitre sur les chiens. Les deux sont cités et commentés par M. Vincent (ci-dessous).
- E. Byasson, Le chien des Pyrénées. Ses origines, ses mœurs et caractère, son élevage, Club du chien des Pyrénées, Argelès-Gazost, 1907, réédité par la RACP en 2007.
- M. Vincent (INRA, Avignon), "Le retour du patou en alpage, un défi", colloque cynologique de la Société centrale canine, Aubervilliers, 9 juillet 2011, publié dans Ethnozootechnie. Chronologie du retour en France, chiffres 2009, procès, citations de Byasson, d'Arbaud, Pécoult et Pitt.
- X. de Planhol, "Le chien de berger : développement et signification géographique d'une technique pastorale", Bulletin de l'Association de géographes français, 1969.
- J. S. Green et R. A. Woodruff, "The use of three breeds of dogs to protect rangeland sheep from predators", Applied Animal Ethology, 1983 ; L. Gilbert, "Contre les prédateurs, le montagne des Pyrénées", Pâtre n° 314, 1984.
- J. R. Lorenz et L. Coppinger, Raising and training a livestock-guarding dog, Oregon State University Extension Service, 1986.
- R. et L. Coppinger, "Livestock guarding dogs: from the transhumance to pre-zygotic selection", Carnivore Damage Prevention News, décembre 2005 ; R. Coppinger et al., "A decade of use of livestock guarding dogs", Proceedings of the Vertebrate Pest Conference, 1988.
- Ministère de l'agriculture et ministère de l'écologie, Évaluation de la situation relative à l'utilisation des chiens de protection des troupeaux contre la prédation, juin 2010.
- M. Mauriès, Le Montagne des Pyrénées, chien de protection de troupeaux. Élevage, sélection, éducation, utilisation, 2016, édition augmentée 2023. Sur ce que la méthode américaine retire au chiot.
- Sur les premiers chiens placés dans les Pyrénées (deux en 1996, soixante-dix-neuf en 1999) : historique de l'action "chiens de protection" menée par ARTUS, puis par l'Association des pâtres de haute montagne de l'Ariège et l'Association pour la cohabitation pastorale.
- Sur 1675, 1824, 1850 et les clubs de 1907 : historiques publiés par la Réunion des amateurs de chiens pyrénéens et par le Great Pyrenees Club of America, concordants entre eux.